Sous le ciel de l'existence, l'autre n'est ni l'enfer qui vous brûle, ni le paradis qui vous sauve. Il est une fenêtre ouverte sur un monde que vous ne traverserez jamais, mais devant laquelle vous devez vous tenir debout, les mains tendues. Ainsi parle l'éternelle sagesse des hommes : « Le sage est harmonieux sans être identique. » Respecter l'altérité radicale de l'autre, c'est la condition de notre propre authenticité.
Que serait l'autre s'il n'était que le miroir de moi-même? Une prison sans barreaux, un écho sans fin. Car l'autre n'est pas mon reflet, il est ma limite. Il est ce en quoi je me brise pour devenir moi-même. Le penseur allemand l'a dit : l'être humain est essentiellement _être-avec_. Même seul, même perdu dans la solitude, le « je » porte en lui la trace silencieuse des visages. La solitude n'est que la forme manquée de la présence. Preuve que l'autre habite en nous, comme une absence qui dialogue.
Mais attention : cet autre que nous portons ne se laisse pas réduire à une catégorie. Il n'est ni le voisin commode ni l'ennemi commode. Il est celui que je ne peux pas définir, que je ne peux pas enfermer dans mes certitudes. Il est, comme l'écrivait un autre penseur, « l'étranger absolu ». Et pourtant, c'est à cet étranger que je dois répondre. Non pas le comprendre jusqu'au bout – car c'est impossible – mais lui répondre, comme on répond à un appel venu de l'inconnu.
Regardez la conscience morale, ce « il faut » qui vous saisit sans que vous sachiez d'où il vient. La voix de la conscience, dit la sagesse ancienne, est sans nom, sans rang, sans visage. Elle vient d'un lieu que vous ne connaissez pas. Mais elle vous appelle. Et vous, vous vous retournez. C'est ainsi : l'autre véritable se tient derrière toute voix qui ne se laisse pas posséder. Il est l'appel pur. Et ce n'est qu'en y répondant – sans le voir, sans le saisir – que vous devenez vous-même.
La grande leçon des siècles est donc celle-ci : ne confondez pas l'autre avec vous-même. N'en faites ni un Dieu ni un démon. Laissez-le demeurer fenêtre. Et n'exigez pas de voir ce qu'il cache. Alors seulement, vous pourrez habiter le monde comme un lieu de rencontre, et non d'annexion. L'autre n'est pas votre enfer, ni votre ciel. Il est le seuil. Et c'est en vous tenant devant ce seuil que vous serez vraiment libre.